2009-11-18

En ce qui concerne...

Cet après-midi, au retour d’une balade dominicale en famille, je feuillette la pile de courrier que je viens de sortir de ma boîte aux lettres. Une enveloppe blanche au format A6 d’aspect anodin, portant la mention « eco’pli / 09.07.09 LAPOSTE / 94 CRETEIL CTC / CI 393D » sans indication d’expéditeur, attire ma curiosité. Elle est adressée à « Sensei T » (" Maître T ") suivi de mes prénoms et adresse. C’est sous ce qualificatif que l'on nous désignait autrefois, mon frère et moi, lorsque nous fréquentions assidûment le lieu d'entraînement du Dojo de Paris, dans le 14ème arrondissement. L’appellation traditionnelle de Sensei (Sinn Sè, en Chinois Teochew) désigne littéralement « Celui qui précède ». C'est le passeur, l’enseignant qui fut autrefois l'élève et qui, après avoir été initié, montre à son tour le chemin. Autrement dit, le passeur ou លោកគ្រូ est un Laurk Krou (Monsieur le គរុ Gourou, en Cambodgien), celui qui transmet la pratique de la Voie. Cette mission de transfert de savoir replace irrémédiablement le « Maître » à sa juste valeur. En sa qualité liminaire de pratiquant de première heure, il possède la technique et peut l'enseigner à ses élèves, mais elle ne lui appartient pas en propre et ne lui apporte aucun profit personnel ni aucune gloire. Il agit humblement, fort de la vision réaliste du Senpai (en Cambodgien : រៀមច្បង Ream Chbaorng = l’aîné d’expérience) et se réfère toujours à l’esprit Shoshin du débutant, lequel est, remise en question de soi, pédagogie de la pratique du corps et de l’esprit.

L'origine d'une telle maîtrise remonte à très loin dans la tradition d’éveil : au moins à l'époque du Bouddha historique Siddharta Gautama ou Sakyamuni-le moine silencieux du clan Sakya. Celui-ci est l’exemple-type et le parfait modèle de l'homme parvenu à l'éveil. Trop parfait, dirions-nous, car tous les dévots obséquieux l'ont idéalisé à l'envi et en ont fait une figure religieuse, un être supérieur vénéré comme une idole. Ainsi est-il déifié par la hiérarchie de clergés qui prêche une religion bouddhique emplie de splendeur fantasque, bien éloignée du principe d'éveil dont on tire son origine. Le Moine Silencieux a vécu, enseigné et montré le chemin de réalisation de soi. Son héritage est multiforme et sa profondeur reste considérable. Une telle richesse constitue un apport précieux pour le devenir de chacun, mais elle donne lieu à des interprétations innombrables, voire fallacieuses, dont la plupart ne servent qu'à assouvir l’intérêt confondant de telle ou telle communauté et à conforter la structure monacale des écoles de différentes obédiences, qu'elles soient Hinayana (Theravada, Préceptes des Anciens), Vajrayana (rDo-rje theg-pa en Tibétain « Véhicule de Diamant », encore appelé Mantrayana secret : gSang-sngags-kyi theg-pa, ou Tantrayana) ou Mahayana (Grand Véhicule, Potentiel universel d’éveil). Il est temps aujourd'hui de revenir aux sources, de retrouver la voie juste, la "bodhi-line", loin de tout culte ou adoration des êtres qui, mal perçus dans leur fonction de passeur, ne sont plus des modèles mais des écrans à la vraie réalisation de soi...

Joignant les deux poignets, les doigts et les paumes des mains rassemblées, les avant-bras horizontaux placés naturellement en ligne droite devant la poitrine, nous formons le Mûdra – signe magique de la tradition indienne, de l’harmonie. Pas d’adoration, d’incantation, de croyance, ni soumission aveugle à l’omniscience de l’on ne sait quelle autorité trépassée, vivante ou autre pouvoir visible, invisible ou divin. Ce signe relie. Nous relie à l’univers. Le Bouddhisme libère, n’asservit pas le mental et ne promeut ni le bien ni le mal.

La première chose sur laquelle nous pouvons travailler, d’abord consciemment, est justement la conscience. Je suis : où ? Qu’y a-t-il autour de moi ? Prendre conscience de soi, regarder, tout embrasser, devenir un pur observateur auquel rien n'échappe puis adopter l'attitude juste ! Par exemple, je monte dans un train bondé, je vois de la place plus loin, je me déplace. Quelqu’un descend, j'en profite alors pour occuper l’endroit d’une autre manière, plus équilibrée. Il m'arrive aussi d'être incommodé par un voisin indélicat : monte à mes narines une fragrance dont je me passerais bien, une fragrance de quelqu’un qui n'a pas pris sa douche depuis deux mois. Dès que possible, je change de voiture pour trouver un air meilleur. Difficile, aussi, dans les transports en commun, d'échapper aux pollutions sonores. Afin de meubler leur temps de trajet, certains inconditionnels du téléphone portable se lancent à plein poumon dans des conversations interminables et débitent sans compter aux malheureux voyageurs de passage le récit circonstancié de leur existence. Dans ce cas, je reste calme et me mets en état de concentration Kinhin, ou "méditation en mouvement ». Le train ralentit, ne roule plus ? Évidemment je crains de ne pouvoir arriver à l’heure. Mais si je m’énerve et trépigne, si je gesticule comme si je voulais pousser le wagon à aller plus vite, cela n'avance à rien, sinon à une dépense superflue d'énergie. Alors j’affiche un sourire, destiné à moi-même et non à l'attention d'autrui, qui n'exprime rien de particulier sinon ma liberté d'esprit, mon détachement vis-à-vis de ce qui peut m'enfermer mentalement. Attention toutefois à ne pas éveiller les susceptibilités car ici, en Europe, il faut prendre garde à ne pas fixer une autre personne tout sourire : ce pourrait-être perçu comme une provocation, une moquerie qui déclencherait inutilement le mode violence à mon encontre !

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